nathanjuwe

nathanj
  • 25 ans
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Publié le 3 avril 2013
A ceux qui croient qu’il n’y a pas un cinéma, Humblement, A ceux qui pensent qu’il y a de nombreux cinémas, que c’est dans cette diversité, dans cette capacité de transgression, que le septième art trouve toute sa richesse, Ceux-là comprendront en quoi la critique cinématographique est si périlleuse. Elle ne peut pas, pour rester en adéquation avec le souffle vivant et la liberté de l’art qu’elle adore, uniquement s’attacher à une forme, à un modèle, et déterminer ses exigences en fonction de ce dernier. Elle doit au contraire rester ouverte à la création, à sa témérité, à son insolence, à sa maladresse parfois, sans cependant cesser de jongler avec l’amour de nombreuses traditions. Nous pouvons observer cette ambivalence dans le nouveau film de Stephan Streker : la volonté d’adhérer à des modèles, d’une part, de s’inscrire dans une tradition cinématographique bien balisée, et celle d’autre part de nous dévoiler un espace neuf, intriguant, intéressant, génial. Ce n’est que dans la considération mesurée de ces deux aspects que la critique pourrait se faire le reflet intelligent et nécessaire de l’art qui lui correspond, et le supporter dans ses évolutions. Il y a dans cette conception de la critique une attitude parallèle et tout aussi fondamentale : celle qui jouit aussi respectueusement de l’acte de comprendre que de celui de juger. Nous pouvons trouver dans le film matière à nourrir ces deux volontés, celle de juger et celle de comprendre. Une œuvre est souvent jugée en fonction de la tradition vis-à-vis de laquelle elle se projette, et sur des valeurs traditionnelles donc : image, son, direction d’acteur, subtilité du scénario, rythme,… Saluons la direction d’acteur très efficace et déterminante. Vincent Rottier est purement viscéral et évite magistralement le cabotinage risqué dans un tel rôle, Olivier Gourmet a l’élégance de la vérité : il ne se raconte pas mais se laisse deviner, Imanol Perset tient son rôle avec une simplicité dérangeante,... Musique qui tombe à point. Mais d’autre part, il est évident que la forme s’inspire avec passion de modèles et que ces appartenances sont parfois maladroitement revendiquées. Il ne faut chercher très loin pour pointer du doigt un certain mimétisme scolaire d’une veine américaine, maîtrisé et finalement un peu trop démonstratif, ou une contemplation du quotidien chère au cinéma social belge (apparente simplicité des propos qui peu à peu puisent une profondeur dramatique), langueur à quoi font parfois défaut une tension et un sens explicite qui lui donneraient plus de consistance,... Nous pourrions de manière tout aussi évidente déprécier et apprécier d’autres aspects de l’œuvre, plus ou moins intelligemment. Mais je ne pense pas que cela rendrait plus pertinente sa critique. Je ne pense pas que le contenu du film soit à juger strictement dans ce type de valeurs. Ce qu’il apporte de vraiment intéressant, de fascinant, est dans la nouveauté. Et ce qui à mon sens parasite d’ailleurs le plus cette œuvre est sa volonté obsédée de rendre hommage à des modèles, volonté finalement plus mimétique qu’artistique. Je me pose la question : quand est-ce que le cinéma et la critique cinématographique relativiseront cet académisme aussi prolifique qu’asphyxiant qu’ils estiment tant ? L’intelligence et la véritable force du film, ce pourquoi à mon sens il doit être considéré, et qui en fait un film tout à fait puissant, est le fait qu’il invente audacieusement sa propre façon, sa propre manière, et qu’il intrigue ainsi notre volonté de comprendre. Tous les défauts formels du film, qui tombent aisément sous la critique, sont les balises d’une espace absolument singulier et étonnant, qui en font la véritable valeur. La volonté de perfection formelle installe un certain filtre entre le propos et le spectateur. Dans Le monde nous appartient, ce filtre finit par faire à chaque image la démonstration de lui-même. Tant et si bien que cette distance hyper-esthétique prend une place centrale au sein du film, s’y prélasse pour très vite porter en elle-même un protagoniste majeur, sans cesse présent, un objet à la fois constituant la narration et désigné par celle-ci. Bien d’autres composantes servent cet objet de la même manière : la narration des destins croisés qui perd peu à peu un sens construit et se dilate étrangement pour embrasser ce quelque chose, cet objet à nouveau désigné, le trouble vide d’un décor errant qui est selon moi, encore, la matérialisation insistante du propos fondamental du film, une mélodie chantonnée en cœur par une chorale d’existences (Stand by me d’Ozark Henry qui, outre la référence assez kitsch au Magnolia de Paul Thomas Anderson, semble bien tenter de couvrir une signification), cette présentation introductive du fatum, enfin, qui parvient presque à se faire oublier, vide, dans les méandres du film, et ce rapport constant et si étrange à la mort : un rhinocéros sur la rue de la loi, une femme nue allongée sur le sol glacial d’une salle de bain, un austère croque-mort tout à fait stéréotypé,… Une substance originale se dessine. J’ai un instant pensé à l’incroyable Elephant de Gus van Sant où de nombreux aspects (différents, plus assumés et moins empruntés) donnent aussi corps à une atmosphère essentielle : la répétition des scènes, les différents points de vue, la banalité qui converge vers le drame, l’écho déstabilisant des sons,… Outre une atmosphère, quel est cet être étrange que nous décrit le film ? Quelle merveilleuse intrigue. Est-ce tout simplement le Mystère de la vie, le Mystère de la mort, le Mystère de la Beauté, l’absurdité commune de nos existences ? Ce brouillard d’interrogations métaphysiques prend aussi forme dans sa confrontation avec une autre part du film, tout aussi déterminante : la vie bouillonnante, la viscéralité. Echange de grimaces entre Pouga et une petite fille dans les transports en commun, pulsion de vie effrénée d’une décapotable dans un tunnel interminable, chairs exhibées par webcam où derrière les vitres d’un bordel, échange de regards qui se défient cette fois entre Pouga et un jeune policier, leçons sportives d’art martial, délire narcissique d’un petit gangster habillé comme dans un vaudeville et qui chante devant son miroir, aveu d’amour brûlant et désespéré, effervescence d’une victoire footballistique,… Et entre ces deux pôles émerge une étrange sensation d’espoir, et beaucoup de beauté. Le cinéma est un art, et comme tout art il repose sur deux tendance : tradition et innovation. Il est aisé de juger un film selon la tradition. Cela consiste à le jauger d’un point de vue « extérieur », selon des valeurs traditionnelles fort présentes dans la critique du cinéma. Cet acte du critique est nécessaire et à bien des égards constructif. Mais une œuvre nous laisse aussi le choix de la comprendre pour elle-même. Quel bon critique ne prendra pas plaisir à entrer dans l'intimité d'une œuvre ? La plupart des commentaires faits sur « Le monde nous appartient » dénoncent sa maladresse vis-à-vis de traditions cinématographiques que le film désire s’approprier. Mais aucune critique ne provient d'un désir de compréhension intime de l'œuvre. Un désir qui happe cependant naturellement l’esprit du spectateur face à toute cette étrange, lente et langoureuse beauté. Peut-être le Streker n’a-t-il pas lui-même privilégié une lecture moins formelle, plus spirituelle de son film ? C’est hélas l’impression que nous livrent les médias. Or il est important que le film en soi soit récupéré par l'intelligence du critique et du spectateur. Voilà pourquoi je conseille amplement sa vision.
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